Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
Natures Paul Keirn

Turquie : liberté contre islamisation progressive

10 Juin 2013 , Rédigé par Paul Keirn Publié dans #ENVIRONNEMENT MONDIAL

turquie-taksim-actualites-news-in-natures-paul-keirn.jpg

La "dame en rouge", icône de la révolte de Taksim

Mai 1968 en France, Mai 2013 à Istambul ? Le parallèle a-t-il ou non un sens ?

J'en ai le sentiment et quelques éléments historiquement objectifs qui peuvent alimenter ce parallèle.Dans les deux cas, la société est en plein expansion, en pleine croissance. En France, le Président Pompidou s'inquiète : il a peur que ce soit l'explosion sociale si les chômeurs atteignent...400 000, soit 2,9% de la population. La Turquie d'aujourd'hui a un taux de croissance près de 8%, est le leader des pays des pays de l'OCDE. 

Dans les deux cas, il y a une différence entre la croissance et le degré de liberté accordé à la population, notamment les jeunes, éduqués et rompus à internet. En France, en mai 68, c'est encore la mentalité d'après-guerre qui prévaut, avec 23 ans de gaullisme sans interruption. 

L'étincelle qui met le feu à la prairie est une apparente broutille : l'interdiction des étudiants hommes de Nanterre (Paris X) de penetrer dans le bâtiment des filles internes. Sexualité et révolte sont soeurs, souvent. En Turquie, il est question d'interdire la pilule du lendemain, notamment. Ce que veulent les révoltés de la place Taksim est simple : moins d'ingérence de l'Etat dans leurs choix de vie, une liberté à la hauteur de ce que la croissance permet. Cela leur est refusé. Pire encore, l'islamisation de la société est une marche arrière.

 

Il faut comprendre l'histoire de la Turquie pour bien saisir les enjeux : je résume, en 1924, les "jeunes turcs" prennent le pouvoir et le leader, Mustapha Kémal, appelé plus tard Ataturk ("père des turcs") fait table rase du passé. Et ce à un point qu'on a peine à imaginer aujourd'hui : retour de toute la population à l'école pour apprendre à lire et à écrire, interdiction du port du fez et des habits orientaux (casquette, gilet et pantalon européen s'imposent), droit de vote pour les femmes en 1934 (dix ans avant la France), destitution du Calife (équivalent du Pape), changement des caractères de l'alphabet : d'arabe il devient latin. Injection de 100 à 300 mots de toutes les langues européennes (otobus, kuaför (coiffeur), etc.). Un raz de marée culturel qui a pour objectif de rattacher "l'homme malade de l'Europe", comprendre la Turquie, au continent européen. C'est bien sûr une véritable dictature des comportements. A cela il faut ajouter la laïcité à la turque. A savoir que l'Etat nomme les imams, qui deviennent des fonctionnaires, et un bureau spécial écrit les prêches ! Autant dire une désislamisation contrôlée. Si la religion est religion d'Etat, celui-ci la contrôle d'un bout à l'autre, respectant cependant la liberté de culte. En France, l'Etat incarne la non-religiosité. Aux Etats-Unis, à l'inverse, il est le garant du respect de toutes les religions mais d'aucune en particulier.

 

Ce coup d'état culturel kémaliste survient dans l'immédiat après-guerre mondial de 14-18, qui voit le démantèlement de l'empire turc, reduit au "rectangle" de 1500 Km sur 500 Km que nous connaissons aujourd'hui. Sont créés dans la foulée, sur les ruines de son empire : la Syrie, l'Irak, le Liban (sous administration française), etc. L'armée est le garant de la révolution d'Ataturk. Elle peut reprendre temporairement le pouvoir si les fondations du kémalisme sont en péril.

 

Je découvre la Turquie dans les années 70. En 1970, 1971, 1974 et je vois une nouvelle transition. C'est la grande période de l'immigration en Allemagne, où vivent 3 millions de turcs. L'honneur est alors de rentrer au pays avec une mercédès et un magnétophone. D'Istambul à Erzurum, dernière ville de l'est encore sauvage du pays, l'Allemagne est l'El dorado. Précisions que les deux langues possèdent la même structure à déclinaison et que l'apprentissage de la langue est grandement facilité par cette similitude. Le modèle même de "femme désirable" change : en 1970, dans le quartier chaud d'Istambul, pas une femme vendant ses charmes ne pèsent moins de 100 kg. En 74, le modèle de la pin up occidentalo-américaine s'est imposé ! 

 

Dans les années 80 je suis un fervent défenseur du rattachement de la Turquie à l'Europe, comme protection contre l'islamisme naissant de ses voisins, comme aboutissement des efforts incommensurable pour adopter les valeurs européennes. J'ai même un ami qui est alors responsable des "affaires turques" au Quai d'Orsay et bien que ce ne soient pas le  motif de nos rencontres, invariablement nos débats s'éternisent sur l'entrée ou non de la Turquie dans la CE. Il est contre, je suis pour. Et puis, et puis, les années passant les tenants d'un retour à un islam plus fort s'imposent. La mairie d'Istambul tombe entre les mains des islamistes du Refah, dissous en 1998. Un parti qui renaît sous le nom d'AKP, parti pour la justice et le développement. Le parti de Recep Erdogan, actuel premier ministre. Celui-là même qui veut aujourd'hui construire une mosquée au beau milieu de la place Taksim ! Et qui démonte peu à peu, pierre après pierre la laïcité. Seule sa loi de criminalisation de l'infidélité a soulevé un tel tollé qu'il a reculé. Alors, je vois les femmes se revoiler dans les rues du vieux Stambul. Je renonce à défendre l'adhésion de la Turquie à la CE.

On peut dire aujourd'hui qu'une Turquie qui serait restée sur le chemin traçé par Ataturk ne serait peut-être entrée dans la CE, en raison de sa puissance inquiétante pour bon nombre de pays européens, mais qu'il est en revanche sur et certain que sa dérive islamiste entraîne un rejet absolu de sa demande d'entrée de 2005.

Alors aujourd'hui la jeunesse cultivée se révolte contre les coups de boutoirs contre la liberté de la presse, pour un développement croissant d'un islam perçu comme désuet. Il en est allé de même dans toutes les révolutions arabes : une querelle des anciens et des modernes. De la population peu cultivée, encline à voir stabilité et probité dans la religion contre les couches cultivées, peu soucieuse de religion, ayant surtout envie de vivre libre. Alors oui, on peut dire qu'il y a un parallèle entre "notre" Mai 68 et le mai-juin 2013 de la Place Taksim. Espérons q'un Grimaud (Préfet de Police en 68) et un Pompidou locaux empêchent un bain de sang.


Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article