Même s'il est sans doute trop sommaire de dire « l'un capte, l'autre interprète », c'est néanmoins la meilleure approche pour commencer.
La part de sélection dans ce que nous voyons est immense, comme vous venez d'en être le témoin involontaire, sinon la victime. Votre regard a été orienté dès
l'origine sur ce qu'il convenait de regarder. La tendance fondamentale à simplifier a fait le reste. Juste répondre à une question et tout le regard est focalisé sur la réponse à donner. Le
reste disparaît totalement. A voir et revoir le film, le « non-vu » paraît invraisemblable. Comment n'a-t-on pas vu ? Et c'est cela qui est intéressant.
Nous ne sommes pas tellement libres de ce que nous voyons et regardons. La
psychologie de chacun, être un homme ou une femme, l'éducation, la manière de voir d'une époque donnée dans une culture donnée. L'interprétation s'établit quasiment au même moment que la
perception. Cette femme japonaise se protège contre la grippe. Non ! Il n'en est rien : au Japon, la politesse exige de tout faire pour éviter de contaminer les autres lorsque l'on souffre d'un
rhume. Il faut cette fois une connaissance de la culture japonaise pour comprendre que cette femme est enrhumée. Ni la vision, ni le regard ne nous suffisent pour décrypter l'image.
C'est que nous avons des « représentations spontanées » des choses qui nous entourent. Et à bien y regarder (!), le cerveau fournit toujours une
réponse. Il a semble-t-il horreur du vide.
C'est une question qui s'était posée dans le cadre de la commission Lagarrigue, de réforme de l'enseignement de la Physique. Ma participation se bornait à
questionner des élèves de 6ème et 5ème. Par exemple, leur poser la question de savoir quel est le trajet de la lumière entre le livre qu'il regarde et leur œil. Une question simple. Une
question qu'aucun élève ne s'est jamais posée. Et pourtant chacun fournit une réponse. De leurs erreurs il est dès lors possible de comprendre ce qui bloque dans la compréhension de la
Physique.
Le petit texte qui suit met en lumière ces phénomènes de représentations de ce qui nous entoure.
Les représentations de concepts en sciences physiques chez les jeunespar Marcel Thouin, professeur à l'Université de
l'Alberta, Edmonton, Canada Revue des sciences de l'éducation, vol. 11, n° 2, 1985, p. 247-258.
« Résumé — La plupart des élèves possèdent déjà des représentations premières de la réalitéqui vont souvent
leur nuire plutôt que les aider dans leurs apprentissages en sciences etpersisteront fréquemment malgré l'enseignement de représentations radicalement
différentes.Ce texte esquisse l'état de la question des représentations premières de la réalitéet donne un aperçu
des connaissances actuelles sur les représentations de quelques conceptsen sciences physiques chez les jeunes. »
« Le concept de lumière.
Les représentations premières reliées au concept de lumière ont été étudiées par quelques chercheurs (Anderson et Kârrqvist, 1982; Tiberghien, et al., 1980). On
demande par exemple à des élèves d'expliquer comment ils peuvent apercevoir un livre placé devant eux. Plusieurs répondent alors qu'une impulsion se transmet des yeux jusqu'à leur cerveau. On
leur demande alors d'expliquer si quelque chose se passe entre le livre et leurs yeux.
Voici quelques réponses qui reviennent fréquemment:
« Il ne se passe rien entre le livre et les yeux».
« Je concentre les lentilles de mes yeux sur le livre».
« Il y a des rayons qui vont de mes yeux jusqu'au livre, alors je peux voir le livre».
« Les yeux envoient des rayons qui vont jusqu'au livre puis reviennent, alors je peux voir le livre».
« La rétine de l'œil produit une image du livre».
.../...
(Pour les plus jeunes qui liraient ce qui précède, et qui ne seraient pas sûrs de la bonne réponse, c'est que la source de lumière (soleil, ampoule) envoie sur la
page du livre des milliards de grains de lumière (photons) et que ceux-ci rebondissent jusqu'au fond de l'oeil (la rétine). Le rayonnement se fait donc de la source lumineuse vers le fond
de l'oeil. Le pigment noir des caractères ne renvoie aucune lumière, le blanc de la page renvoie au contraite toute la lumière. Nous distinguons les caractères par contraste
entre le noir et le blanc.)
« Les représentations premières de la réalité.
il devient de plus en plus évident, dit-on, que dans plusieurs domaines des sciences:
1) Les élèves possèdent des représentations de la réalité avant tout enseignement. 2) Ces représentations vont souvent
leur nuire plutôt que les aider dans leursapprentissages et vont souvent persister malgré l'enseignement de représentationsradicalement différentes.
3) L'habileté d'un élève à mathématiser un phénomène physique n'est pas la garantie d'une compréhension suffisante et adéquate des concepts scientifiques
sous-sous-jacents.
4) Ce n'est pas tellement le fait que les élèves n'ont pas atteint le niveau opératoireformel qui explique leurs
difficultés dans l'apprentissage des sciences, maisplutôt le fait qu'ils doivent remettre en question leurs représentations première"
L'histoire des sciences montre que ces remises en question sont difficilesmême pour des savants ayant sûrement atteint le
stade opératoire formel."
.../...
Je reprends la plume. L'œil n'est que rarement accepté comme un simple capteur de lumière. Il est imaginé spontanément comme « à l'origine de la
vision ». S'il en va ainsi c'est parce l'œil doit être dirigé vers un objet. Le fait que l'œil s'oriente, soit dirigé volontairement, lui confère un rôle d'acteur principal. Si c'est l'œil
qui agit en regardant l'objet, alors l'idée qu'un rayon part de l'œil et va vers l'objet n'est pas loin et s'inscrit dans la logique de l'œil-acteur de la vision.
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