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Natures Paul Keirn

Scilla maritima : une plante pas comme les autres

13 Janvier 2017 , Rédigé par Paul Keirn Publié dans #BOTANIQUE, #JARDINS, #ETHNOBOTANIQUE.

Scilla maritima : une plante pas comme les autres

Scilla maritima : une plante pas comme les autres

Quand on pense à un marché provençal, on imagine immédiatement la senteur des herbes de la colline, les huiles d'olives fraîchement pressées, la saveur des melons de l'été, une farandole de couleurs. Et déjà un parfum d'Italie. Le marché de Garéoult, celui que j'arpente avec plaisir tous les mardis matin, répond bien à mon imaginaire. Du moins jusqu'à ce que je tombe en arrêt face un étal de  plantes étranges, à l'allure de pieds de céleri. Je lis le flyer de la commerçante, Coralie : Scilla maritima,  vivace, ne craint pas le gel, ne s'arrose pas, jamais ! C'est sympa.


Première fois que j'en entends parler et même s'il est un peu tard pour planter des plantes à  bulbes, je pense à mon jardin. 
Consultation d'une quinzaine de sites, à commencer par wikipédia, pour tenter de faire le tour de la plante. Pas facile ! Elle a changé plusieurs fois de famille et connaît encore aujourd'hui de nombreux noms autres que Scilla maritima L, ce qui est rare : Urginea maritima (L.) Baker,  Drimia matitima et plus rarement Charybdis maritima (L).
Noms vernaculaires arabes :  Ansal, Bçal al far, Achkil, Faraoun ; Anglais : Squill, Red squill ; Français : Grande scille, Oignon marin, Scille maritime, Scille, Scille officinale, Squille ; Espagnol : Escila 

Quelques remarques marquantes à la suite d'une bonne demi-heure de lecture : elle est toxique, voire mortelle mais superbe, sa tige florale pouvant atteindre 1,50 mètre. Elle est d'une sobriété à toute épreuve, supporte le soleil du Midi et de longues sécheresses. Elle est présente sur tout le pourtour méditerranéen. 

Curieusement on découvre qu'elle fait partie des 70 plantes indispensables désignées par Charlemagne dans le Capitulaire de Villis, sorte de décret à l'origine de tous les potagers de France. Elle y est présente sous le vocable de « squallam »

Présente peut-être par sa toxicité, lui permettant de foudroyer les rats ! (0,7 mg/kg chez les rongeurs).
A ce propos, le fait qu'elle soit par ailleurs citée parmi les plantes qui luttent ou agissent « contre le mauvais sort » est peut-être à rapprocher du fait qu'elle éloigne et élimine les rats. Rongeurs dont les puces sont porteuses de nombreuses maladies, parmi lesquelles la pire des épidémies, la peste. D'une certaine manière, la croyance populaire a raison : en éloignant les rats, elle contribue à éliminer les conséquences funestes de leur présence, le « mauvais sort »... Il serait intéressant d'analyser toutes les plantes qui sont étiquetées traditionnellement comme écartant le « mauvais sort ». Sans doute aurions-nous des surprises quant à leur composition chimique et leurs effets.

Plus raisonnablement, la Scille fut sans doute au menu du Capitulaire de Villis pour ses usages thérapeutiques, aujourd'hui heureusement oubliés en raison de sa dangerosité. « Le poison, c'est la dose » disait Paracelse. C'est le cas des molécules chimiques naturelles. Par exemple, de nombreux  cardiotoniques soignent, mais pour quelques milligrammes de plus, tuent (digitaline de la digitale, bufadiénolides de la Scille que l'on retrouve sous la forme de bufogénines dans la peau de crapaud commun, Bufo bufo). 

Il n'empêche qu'elle fut appréciée, comme diurétique puissant contre l'hydropisie, vieux terme médical décrivant un oedème grave, liée à l'insuffisance cardiaque ou rénale. Une notoriété qui remonte à la plus lointaine antiquité égyptienne, au point que la Scille fut divinisée dans un des temples de Péluse (aujourd'hui Tell el Farama à 30 km au sud-est de Port-Saïd à l'embouchure du bras oriental du Nil  http://www.orient-mediterranee.com/spip.php?article1493 ). Et même d'être présente dans le plus ancien document médical connu, le papyrus d'Ebers (rédigé 3600 ans avant maintenant – Un rouleau de 120 mètres parlant de 700 plantes et préparations, à voir à l'Université de Leipzig ou ici : http://papyri.uni-leipzig.de/receive/UBLPapyri_schrift_00035080 ! )

Pedanios Dioskoridês , plus connu sous le nom de Dioscoride,  médecin de né en Cilicie (ici 37.256686,35.90073) entre 20 et 40 du calendrier chrétien, domina le savoir botanique et pharmacologique jusqu'à la Renaissance. Son ouvrage majeur « de materia medica » (exemplaire sublime : https://dl.wdl.org/10632/service/10632.pdf, voir la scille page 247)

Elle fut tirée de l'oubli au XVIII siècle par Van Swieten, qui vanta ses vertus dans l'œdème.
On utilisait la scille sous forme de vins médicinaux renommés, « vin diurétique de l'Hôtel-Dieu », ou « vin Trousseau », « vin diurétique de la Charité », ou sous celle de poudre, de cachets, de teinture, de pilules. On l'associait souvent à la digitale et d'autres plantée telle la scammonée ( Convolvulus scammonia ), à l'exemple des « pilules de Lancereaux ».
Comme expectorant, on l'administrait sous la forme d'oxymel (eau + miel + vinaigre) scillitique (qui vient de la scille), dont la composition date du moyen-âge.
La médecine populaire employait jadis son suc frais en frictions contre les rhumatismes, mais, même pour cet usage externe, la scille pouvait être dangereuse du fait de son effet diurétique.
Les propriétés irritantes de la plante fraîche ont été exploitées par Marletta pour préparer un papier rubéfiant (qui fait rougir la peau).

Une longue histoire donc, mais qui disparaît peu à peu. Voici la scille en tant que plante d'ornement. Je vais installer les bulbes en plein soleil, en les enterrant seulement d'un tiers comme il est conseillé de faire, mais seulement au printemps. Sans oublier de préparer le sol (très calcaire) en ajoutant du sable pour être certain d'un bon drainage.

Pour en savoir plus, joignez Coraliecoralieoceana@yahoo.fr


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DESVAGES 26/03/2017 19:24

Merci pour toutes ces informations

Paul Keirn 26/03/2017 20:08

Quand j'ai vu cette plante sur un marché de village, j'ai été un peu intrigué !